Nouvelle base navale à Mayotte : renforcement de la souveraineté française et source de tensions avec les Comores

La perspective de la création d’une nouvelle base navale militaire dans le nord de Mayotte suscite de vives réactions, en France comme aux Comores. Alors que plusieurs parlementaires Francais, dont la députée Estelle Youssouffa, militent pour que ce projet soit intégré à la loi-programme pour Mayotte, les autorités françaises défendent un besoin stratégique de renforcement des capacités militaires dans cette zone clef de l’océan Indien. Une décision qui intervient dans un climat géopolitique tendu et face à des menaces régionales croissantes.

Un projet militaire stratégique pour l’État français

À travers la loi de programmation militaire 2024-2030, l’État français affirme ses ambitions : 13 milliards d’euros, sur les 413,3 milliards prévus au total, seront alloués à la souveraineté des Outre-mer. À Mayotte, cet effort se matérialise par un développement des infrastructures portuaires, le déploiement de 100 militaires supplémentaires, un nouveau moyen de transport amphibie, et la présence d’un bâtiment de haute mer jusqu’à 200 jours par an d’ici 2027.

Cette montée en puissance vise à répondre à plusieurs enjeux : la vétusté et les capacités limitées de la base actuelle de Dzaoudzi, la nécessité de rationaliser les moyens militaires, et l’anticipation de menaces régionales croissantes. D’ici 2030, l’implantation permanente d’avions A400M dans la zone renforcera encore les capacités de projection des troupes dans l’océan Indien.

Par ailleurs, la réorganisation de la présence militaire française en Afrique impacte également la stratégie de défense dans l’océan Indien. Une partie des 1 000 militaires français actuellement stationnés au Tchad s’y trouvent depuis les retraits imposés par le Mali, le Burkina Faso et le Niger en 2022 et 2023. Le recentrage des forces françaises vers d’autres zones jugées plus stables ou plus stratégiques, comme Mayotte, marque un repositionnement clair de la politique de défense extérieure.

Des moyens militaires renforcés à Mayotte

Les Forces armées dans la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI) sont aujourd’hui en charge de la défense des territoires de La Réunion et Mayotte. La création d’un nouveau ponton à M’tsamboro, dans le nord de l’île, annoncé par le préfet en septembre 2024, illustre la volonté de renforcer l’efficacité opérationnelle dans cette zone stratégique. Ce point d’appui permettra notamment un déploiement plus rapide des intercepteurs, actuellement basés à Petite-Terre.

Si le projet de base navale reste à préciser, sa localisation au nord de l’île souligne une volonté de présence accrue dans un secteur maritime sensible.

Une tension diplomatique persistante avec les Comores

Mais cette montée en puissance militaire ne va pas sans susciter des tensions. Les Comores contestent depuis des décennies la souveraineté française sur Mayotte, et cette revendication est régulièrement soutenue sur la scène internationale. Des pays comme la Russie, la Chine ou l’Azerbaïdjan défendent cette position, notamment à travers des plateformes diplomatiques telles que l’initiative de Bakou.

Le ministre Manuel Valls  a récemment rappelé la nécessité pour la France d’adapter sa stratégie dans l’océan Indien face à des défis croissants, notamment la recrudescence des violences au nord du Mozambique. La présence militaire française à Mayotte pourrait ainsi devenir un point d’ancrage majeur dans une zone où s’intensifient les rivalités internationales.

Un rapport stratégique attendu et tendu

Un amendement parlementaire a été déposé pour exiger du gouvernement un rapport sur la stratégie française à Mayotte. Ce document, toujours attendu, pourrait éclaircir les intentions de l’État dans un territoire devenu, plus que jamais, un enjeu de souveraineté et de projection de puissance.

Alors que la France prévoit de doubler ses dépenses militaires dans les prochaines années, la consolidation de sa présence dans le canal du Mozambique s’inscrit dans une logique de sécurisation d’un espace maritime stratégique, au croisement d’intérêts économiques, politiques et géopolitiques.

De son coté, À l’approche du cinquantième anniversaire de leur indépendance, les Comores appellent la France à renoncer à ce projet controversé, réaffirmant leur engagement en faveur d’une résolution pacifique du différend territorial, dans le respect du droit international et de la paix régionale.

Mayotte, une ZEE française contestée par les Comores

Le renforcement militaire prévu à Mayotte soulève une autre question cruciale : celle de la légitimité juridique de la zone économique exclusive (ZEE) française autour de l’île. Bien que la France considère pleinement Mayotte comme une région d’outre-mer depuis 2011, les Comores ne reconnaissent pas cette souveraineté, ce qui pose un problème de droit international non résolu.

Conformément à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), la France a établi une ZEE de 200 milles nautiques autour de Mayotte, dans laquelle elle revendique un droit exclusif à l’exploitation des ressources marines et sous-marines. Cette zone est particulièrement stratégique, située à proximité du canal du Mozambique, couloir de transit maritime majeur.

Mais du point de vue comorien, toute action française dans ces eaux se fait sans leur autorisation et constitue une violation du droit international. Les Comores considèrent que Mayotte fait toujours partie intégrante de leur territoire national, et qu’en conséquence, la ZEE devrait leur revenir de plein droit.

La question n’est pas seulement symbolique : elle est régulièrement portée devant les instances internationales. L’Assemblée générale de l’ONU a adopté plusieurs résolutions affirmant la souveraineté comorienne sur Mayotte, notamment la résolution 31/4 de 1976. À l’échelle diplomatique, des pays comme la Russie, la Chine ou l’Azerbaïdjan soutiennent ouvertement cette position dans le cadre d’alliances plus larges, comme le groupe d’initiative de Bakou.

Ainsi, alors que la France renforce sa présence militaire pour sécuriser sa ZEE autour de Mayotte, elle le fait sans reconnaissance ni accord de la part des Comores, dans un climat régional où les tensions diplomatiques risquent de s’exacerber.

Ecrit par Abder